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Ne sait quand reviendra

Les Etats-Unis, et non le monde occidental en général, sont en guerre avec le monde arabe et musulman

La guerre, même une "guerre contre le terrorisme", est toujours et d'abord un échec de la diplomatie. Dans le cas du conflit actuel, cet échec, fût-il inevitable? Ou bien est-il le fait d'un comportement à l'Occident contrariant les valeurs mêmes qu'il se flatte de vouloir défendre? Un historien et l'ancien secrétaire général de l'UDF analysent les causes profondes de la situation après le 11 septembre.

De Edouard Husson et Michel Pinton

Les Etats-Unis d'Amérique viennent d'être victimes d'une attaque terrible. Le pays qui se vantait de garantir la paix et d'apporter la prospérité au monde contemple incrédule les ruines du Centre du Commerce Mondial, symbole dans le monde entier de sa puissance financière. Surtout, un ennemi insaisissable s'en est pris au cerveau de la puissance militaire américaine, au Pentagone, le ministère américain de la défense dont on dit depuis des années que les présidents américains redoutent de s'opposer à ses volontés.

Le pouvoir financier et militaire : de façon significative, les auteurs des attentats du 11 septembre ont négligé ce qui devrait, aujourd'hui encore, plus que tout incarner "la plus grande démocratie du monde", le Capitole, le parlement américain, siège du pouvoir législatif. Ce n'est pas la démocratie américaine qui vient d'être attaquée, c'est la puissance américaine, dans tout ce qu'elle a d'arrogant, à tort ou à raison, aux yeux des opprimés, des pauvres et des désespérés du monde entier.

Peut-on par conséquent raisonnablement affirmer, comme bien des hommes politiques européens, que c'est la civilisation qui vient d'être attaquée? Peut-on, comme le chancelier allemand Gerhard Schröder, promettre au gouvernement américain "une solidarité illimitée" ? Les Etats-Unis d'Amérique ont-ils le droit de se réclamer du Traité de l'Atlantique Nord pour engager leurs alliés de la Guerre froide dans d'éventuelles opérations de représailles?

A ces questions, la réponse est : non !

Toute notre compassion doit aller aux victimes et à leurs familles. Mais quand il s'agit des relations entre nos Etats et l'Etat américain, nous devons nous souvenir que tous les Etats sont des "monstres froids" et qu'on ne fait pas de politique avec de bons sentiments.

Aucune enquête sur les origines d'une attaque de cette ampleur ne peut être raisonnablement menée en quelques jours. Les autorités américaines se gardent bien de laisser approcher les caméras du Pentagone. Le FBI lâche les informations qu'il veut bien lâcher et qui ne compromettent pas le secret nécessaire à l'enquête. Nous serions naïfs de croire que l'Etat américain n'est pas tenté d'influencer l'opinion mondiale, d'orienter sa curiosité, de manipuler ses émotions en fonction des intérêts qui sont les siens. Peut-être est-il des informations qui révéleraient la vulnérabilité du pays et que les Etats-Unis se garderont bien de révéler tant qu'il s'agira pour eux de gagner des soutiens à leur politique. Les emballements médiatiques des années quatre-vingt dix devraient nous rendre prudents.

L'attaque perpétrée le 11 septembre semble avoir son origine hors des Etats-Unis. Bien entendu, le précédent d'Oklahoma City, d'abord attribué au fondamentalisme musulman, rend méfiant. Mais beaucoup d'éléments semblent même indiquer que le présent attentat a été préparé et exécuté par des réseaux islamiques. Quelle doit être alors la position de la France et celle de ses partenaires européens ? Comment répondre convenablement à un acte qui tient de la déclaration de guerre à la première puissance du monde ? Dans un monde où les informations sont instantanées, le moindre mot mal choisi peut provoquer des réactions en chaîne incontrôlables. Les terroristes misent sur la mondialisation de l'information pour déchaîner des violences incontrôlées au sein desquels ils peuvent prospérer.


C'est pour cette raison que l'on ne peut qu'être étonné de ce que les gouvernements européens se soient aussi vite déclarés solidaires du gouvernement américain. Ils prennent le risque d'étendre jusque chez nous le territoire au sein duquel la violence pourrait se déchaîner, multiplient les cibles possibles pour les terroristes et, surtout, il leur sera bien difficile de prendre leurs distances par rapport à des réactions américaines contraires à l'intérêt et à la paix du monde. Lorsque le président des Etats-Unis envisage des représailles contre tout Etat sur le territoire duquel se trouveraient des terroristes, on a le droit d'être perplexe quant à la stratégie que vont développer les Etats-Unis dans les mois qui viennent. Voulons-nous vraiment mettre le droit dans l'engrenage d'un affrontement généralisé entre le monde occidental et le monde musulman ? Nos gouvernements, s'ils continuaient dans la présente voie, se trouveraient, au moment où ils prendraient conscience des risques qu'ils font courir à la paix, devant l'alternative de ne pas pouvoir tenir leurs engagements ou d'être entraînés contre leur volonté dans un affrontement de grande envergure.

La haine accumulée contre les Etats-Unis dans le monde arabe et musulman est telle qu'il ne suffirait vraisemblablement que de quelques "opérations de représailles" supplémentaires pour provoquer un bouleversement généralisé dans lequel les gouvernements pro-américains du monde arabe seraient balayés. Et nous touchons là au point essentiel: s'il s'avérait que l'opération terroriste du 11 septembre était le fait d'une organisation islamiste, ce serait une manifestation de plus du conflit, de plus en plus ouvert, qui met aux prises les Etats-Unis et le monde arabe et musulman depuis un quart de siècle.

D'abord par leurs maladroites interventions dans les affaires intérieures des Etats arabes et musulmans au nom de la lutte contre le communisme, ensuite par leur soutien unilatéral à Israël, enfin par leur volonté de contrôler l'approvisionnement pétrolier du monde, les Etats-Unis, qui ont toujours surestimé la solidité des gouvernements qui leur sont alliés dans le monde musulman, ont suscité une hostilité grandissante et alimenté toujours plus le radicalisme islamique d'une partie des populations.

Rappelons-nous la révolution islamique en Iran, le piteux échec de l'intervention américaine au Liban en 1983, les attaques aériennes contre la Libye et les représailles de Kadhafi contre un avion de la Panam. Rappelons-nous surtout la coalition montée par les Etats-Unis pour punir Saddam Hussein, qui ne procéda en aucun cas à la "guerre propre" que nous présentaient les médias de l'époque. 100 000 soldats irakiens furent anéantis dans le désert sous un déluge de feu tandis que les Etats-Unis se vantaient de leur quasi-absence de pertes. Surtout, depuis la fin du conflit, un embargo économique a fait, en dix ans, des centaines de milliers de victimes dans la population irakienne, tandis que le dictateur que l'on disait honnir est toujours en place.

Lorsque l'on voit le traitement imposé par le gouvernement des Etats-Unis et la Grande-Bretagne, depuis dix ans, à la population d'Irak, en particulier aux enfants, les envolées rhétoriques sur la "défense de la civilisation" apparaissent singulièrement déplacées. Ou bien serions-nous capables de compassion vis-à-vis des victimes uniquement quand elles sont occidentales?

Il est étonnant de voir comme les Etats-Unis et tous ceux qui soutiennent leur politique en Irak sont incapables d'imaginer les réactions qu'ils peuvent susciter dans le monde arabe et musulman. Sommes-nous atteints du même aveuglement ? Qui, dans le monde dirigeant occidental a pris la mesure de la haine et des désirs de vengeance qu'a pu entraîner l'arrogante et sanglante démonstration de force contre l'Irak, qui n'est pas terminée aujourd'hui, puisque des avions américains et britanniques bombardent encore régulièrement ce pays, sans que les médias jugent bon d'en parler?

L'attentat du 11 septembre est une nouvelle étape d'une guerre de plus en plus ouverte entre les Etats-Unis et le monde musulman. Cela ne doit en aucun cas devenir une guerre entre le monde occidental et le monde arabe et musulman. C'est à l'Europe de définir sa politique, de prendre une initiative, elle qui sait les illusions et les dangers de l'esprit de croisade. Le déséquilibre de la politique américaine vis-à-vis du monde arabe et musulman vient aussi de ce que Washington a, de plus en plus ces dernières années, négligé le concours diplomatique des Etats européens, bien que la plupart de nos pays aient à leur actif des siècles de relations avec l'Islam. Il y a quelques semaines, timidement, la diplomatie allemande et la diplomatie française commençaient à faire de nouveau entendre leur voix dans les tentatives de résolution du conflit israélo-palestinien. Cette émancipation vis-à-vis du protecteur américain, rendue de plus en plus nécessaire par l'échec visible de la politique des Etats-Unis au Proche-Orient, doit-elle se volatiliser à la première manifestation de la dureté de la crise? Ou ne doit-elle pas, au contraire, être accélérée, pour sauver la paix, contre le vœu des terroristes?

4. Oktober 2001

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