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Son Excellence John Ralston Saul
Démocratie et état nation, technologie et mondialisation
(deuxième partie)
Symposium international sur la diversité culturelle,
Paris, le jeudi 9 mars 2000.
Je vais essayer de réagir à ce qui s'est dit durant ce
long et intéressant colloque. Il me semble
que le vieux débat sur la forme et le contenu est plus que jamais
d'actualité: quelle est la forme, quel est le contenu? Lequel
peut avoir un effet sur l'autre? Et dans quelle mesure? Je crois qu'il
y a un problème de prédominance en ce moment. Certaines
personnes qui sont dans la salle y compris moi-même
sommes partiellement coupables de notre abandon à la forme, et
de la mise de côté du contenu.
LA PLACE DE LA TECHNOLOGIE
Troisième commentaire. On parle souvent d'Internet, du courriel,
comme si cela n'existait que pour les technomanes. Dans les organisations
publiques et privées, la réalité actuelle est que
l'on voit des personnes qui tapent des messages pour le bureau d'à
côté... C'est la technocratie bureaucratique la plus avancée
que l'on puisse imaginer. C'est le cauchemar weberien; c'est exactement
la même chose qu'en 1905, Weber multiplié par deux cent.
Je ne suis pas contre le courriel, mais faut-il encore le maîtriser,
le contrôler, l'utiliser à bon escient. Je suis pour la
technologie, mais dans un contexte utilitaire.
La réalité du problème, c'est qu'un décrochage
social est en train de se produire, que ce soit au Canada, en France
ou dans d'autres pays. Chez nous, environ 30% de la population a décroché;
en Inde, c'est peut-être 80%. Mais partout le problème
reste le même; il s'agit d'un problème d'élite qui
a arrêté de penser qu'en démocratie la société
est inclusive. De passage récemment au Kosovo pour d'autres
raisons, j'ai noté une anarchie totale: des personnes circulent
dans les rues de Pristina avec des téléphones portables
et, quand vous allez à la campagne où il n'y a pas de
technologie, vous êtes subitement au Moyen Âge. Même
à Pristina, la technologie est au seul avantage d'une minorité.
À Bangkok, avant même que les Français et les Canadiens
ne se munissent couramment de fax, toutes les boutiques avaient depuis
longtemps un fax. Dans le Tiers Monde, les nouvelles technologies vont
très vite dès qu'il y a un peu d'argent. Et puis, ce genre
de technologie est de moins en moins cher. Il ne faut pas penser, «
c'est affreux nous sommes les riches, eux, ils sont les pauvres ».
Nous sommes nous-mêmes des riches et des pauvres, et ils sont
eux aussi des riches et des pauvres. En outre, il ne faut pas oublier
que si les nouvelles technologies aident les Majors américaines
du cinéma et de la télévision, elles aident également
les minorités linguistiques : si vous êtes francophones,
soudainement vous n'êtes plus seulement le groupe que vous constituez,
mais vous faites aussi partie de toutes sortes d'autres groupes à
travers le monde. Il s'agit là d'un gigantesque changement technologique
positif, utilisé par les minorités linguistiques un peu
partout sur la planète.
Par conséquent, dire que ce sont seulement les riches et les
grandes sociétés qui vont profiter des technologies de
communication, et non les pauvres ni les petites sociétés,
me paraît erroné. En effet, quand ces technologies arrivent
à un certain niveau de popularité, elles sont utilisées
beaucoup plus efficacement par les petites sociétés et
par les pauvres.
René-Daniel Dubois a raison de parler d'un vrai problème
culturel, de perte d'une culture partagée, de l'arrivée
d'une culture de festivals. Encore un problème d'élite.
La structure de cette culture de festivals est faite pour servir un
petit groupe, même s'il s'agit de 10% de la population. L'idée
de la culture est d'atteindre toute la population; la culture, ce sont
30 millions de Canadiens, 60 millions de Français, etc. Je crois
que d'une certaine manière, malgré ces technologies, nous
ressemblons de plus en plus à nos semblables de la fin du XIXe
siècle, je dirais aussi aux élites de 1913-1914 qui étaient
convaincues qu'elles pouvaient faire quelque chose parce qu'elles se
parlaient entre elles tout le temps; quand la crise est venue, elles
se sont rendu compte qu'elles n'avaient aucune prise sur l'ensemble
de la population. La population aujourd'hui est très déconnectée,
les citoyens commencent à réagir. À Seattle, les
gens ont parlé, ont réagi, parce qu'il y a une déconnexion.
Même les ONG, qui travaillent pour les causes les plus souhaitables,
font problème, car elles deviennent des corporations internationales
non ancrées dans la démocratie, elles ne sont pas dans
le politique. Il y a là un problème de déconnexion
avec la population.
En résumé, on note une énorme contradiction; d'un
côté, la mondialisation culturelle qui banalise; de l'autre,
un retour aux particularités positives et négatives des
civilisations. Reste à savoir si ce sont les particularités
positives ou négatives qui vont gagner, et cela est vraiment
entre nos mains.
LES TRANSNATIONALES
Au tout début d'Internet, de nombreuses personnes s'inquiétaient
de la liberté sur Internet, et beaucoup de gens se préoccupent
maintenant de la régulation. Il me semble que ce schéma
n'est pas nouveau, il serait même plutôt classique: une
liberté est acquise, créative, puis une invasion par le
privé voit le jour du fait qu'il y a de l'argent à
gagner et voyant alors que le privé est sur le point de
créer des monopoles, on arrête ses progrès pour
réimposer la concurrence.
Dans une démocratie, c'est à ce moment-là que les
gouvernements doivent entrer en jeu pour protéger les libertés
d'expression, sinon les grandes sociétés privées
risquent de prendre le contrôle.
Le poids de celles-ci vis-à-vis des technologies est arrivé
à un point qui dépasse toutes les idéologies politiques;
on n'a pas vu de tel pouvoir depuis la fin du XIXe siècle. Si
l'on veut faire face à cette situation, il est nécessaire
de résoudre un grave problème. On continue de croire la
publicité qui confond les transnationales et le marché.
Or, les transnationales n'ont rien à voir avec le capitalisme,
ni avec le risque, mais bien avec les monopoles. Elles ne sont pas gérées
par des capitalistes mais par des technocrates qui, en gros, ont la
même formation qu'un sous-ministre. Ils gèrent les grandes
sociétés transnationales de la même manière
qu'un ministère dans un gouvernement. À part quelques
exceptions, je dirais même que la gestion des transnationales
est moins efficace que celle des gouvernements, car leurs propriétaires
les actionnaires sont pratiquement incapables d'avoir
un réel pouvoir sur les sociétés. En fait, les
technocrates du secteur public sont plus près de leur raison
d'être que les technocrates du privé qui eux sont dans
le mensonge total, parce qu'ils se disent capitalistes.
Depuis quelques années, on est entré dans une nouvelle
période de gigantisme: tout doit être grand, parce que
nous sommes dans la mondialisation. Il faut de grands ministères
pour les gouvernements, et de grandes transnationales. Or, nous savons
très bien que les grands ministères ne fonctionnent pas
parce qu'ils sont trop vastes à gérer. Mais on ne dit
pas que les gigantesques transnationales ne marchent pas, qu'elles sont
mauvaises pour le capitalisme, pour le progrès, pour le profit,
pour le risque, qu'elles dépensent énormément d'argent
pour des choses qui ne comptent pas.
Effectivement, dans une vraie économie mondiale, le petit et
le moyen seraient les plus forts, les plus efficaces, car ils peuvent
bouger très vite.
(sera continué)
10. Mai 2001
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