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Son Excellence John Ralston Saul

Le Français pour l'avenir

Je vous raconte une petite histoire. Si j'ai l'air un peu fatigué, c'est parce que nous sommes arrivés à Vancouver hier soir du Grand Nord, de l'Arctique, du Nunavut. Donc, pendant des jours, on a passé des heures et des heures dans de petits avions, des Twin Otters, et puis en jet pour arriver jusqu'ici. Et pendant qu'on faisait cette tournée du Grand Nord canadien, cette partie extraordinaire du pays, j'ai regardé autour de moi. Et qu'est-ce que j'ai vu?

Le colonel qui commande le Nord canadien est un francophone, son aide de camp est un anglophone de Terre-Neuve, qui est bilingue, qui parle en français et en anglais avec son colonel. Je vois les agents de la GRC, les Mounties. Ils viennent de toutes les provinces, et puis ils sont tous bilingues. Ils se parlent entre eux en anglais et en français. On ne sait jamais comment on va commencer une phrase et comment on va la terminer.

Et puis, les gens de Rideau Hall dans l'avion, sont évidemment tous bilingues, souvent trilingues. Il y a plusieurs produits d'immersion. L'attaché de presse, par exemple qui est aussi avec nous aujourd'hui est un jeune anglophone. Il travaille autant en français qu'en anglais. Et il y a des francophones qui parlent anglais.

Et en quittant le Grand Nord, j'ai eu encore une fois cette idée que le français est plus fort que jamais au Canada, et que chaque jour le français est de plus en plus fort. Que l'immersion, qui était il y a 28 ans, un tout petit programme à ses débuts, compte aujourd'hui 317 000 jeunes comme vous. Trois cents dix-sept mille étudiants en immersion! C'est extraordinaire, c'est énorme comme chiffre. C'est très important, et c'est un chiffre qui peut changer la manière dont fonctionne le Canada.

Et il ne faut pas tomber dans le vieux piège, c'est-à-dire, vous justifier en disant que vous apprenez le français par une espèce de devoir national. Ce n'est pas un geste romantique, apprendre le français. Vous n'apprenez pas le français pour sauver le pays. Ce n'est pas un geste comme ça, abstrait. Ce n'est pas un sacrifice pour le pays, apprendre le français. Au contraire. Vous ne faites pas ça pour les autres, vous faites ça pour vous-mêmes en tant que citoyens, en tant qu'individus. Vous apprenez le français pour améliorer votre vie, pour changer votre vie, pour avoir une vie différente, une vie intéressante comme vous, vous avez envie de la vivre. On ne vit pas sa vie pour les autres. Vous vivez votre vie pour vous-mêmes. Il faudrait que ce soit la vie que vous ayez envie de vivre.

Moi, je parle souvent avec des citoyens, comme vous, de ce que j'appelle l'individualisme responsable. Dans tout ce qu'on fait d'important, il y a un côté individuel, c'est vous, et puis il y a un côté responsable, c'est-à-dire le rôle que vous allez jouer dans la société.

Vous, vous faites ça pour vous mêmes, pour votre vie, mais en même temps, vous êtes en train de vous mettre dans un grand courant de l'histoire du Canada. Vous faites partie d'un grand mouvement national canadien; un mouvement qui va jouer, qui joue déjà, un rôle dans la politique, dans la société, dans le social, mais qui va jouer aussi un rôle très important dans l'impact que le Canada peut avoir dans le monde. Parce que avoir deux langues ou trois langues, c'est très important dans un monde global. Vous allez pouvoir jouer un rôle à l'échelle internationale pour le Canada.

L'autre chose qu'il est peut-être important de dire, c'est qu'il y a beaucoup de gens qui n'ont pas encore compris ce que ça veut dire «apprendre le français», ou « vivre en français » au Canada. Ce n'est pas une question seulement d'apprendre le français. La langue, c'est
comme une boîte, un conteneur. Mais ce qui compte, c'est ce qui est à l'intérieur du conteneur. Une deuxième langue, c'est une deuxième culture.

Et ce qui est merveilleux avec l'éducation en français, avec l'éducation en immersion, c'est que c'est une vie où on remplit la langue avec les livres, avec les idées, avec les connaissances scientifiques. C'est une vie bilingue et biculturelle. Et je dirais même biculturelle et bilingue, parce que c'est ce côté culturel qui est absolument essentiel dans l'apprentissage des deux langues.

Avec une éducation dans les deux langues, c'est comme si vous entriez dans un couloir, votre vie, puis vous arrivez dans une pièce, et parce que vous avez deux langues, dans cette pièce qui est votre vie, il y a deux portes – l'anglais et le français. Peut-être une troisième porte, et une quatrième porte. Et avec ces deux portes, vous pouvez découvrir deux fois plus de théâtre, de livres, d'idées, de philosophie, d'occasions d'affaires, de sciences. Deux manières de voir, deux manières de penser.

Dire que c'est un problème d'avoir les deux langues, c'est avoir une idée très peu favorable de votre intelligence. Vous êtes très intelligents. Apprendre deux langues, deux cultures, ce n'est pas un problème pour vous. Peut-être que la quatrième langue poserait un problème. Pas la deuxième. N'importe qui peut posséder deux langues. Et si ce sont les deux langues nationales de votre pays, c'est normal que vous ayez les deux.

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