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Edouard Husson
L'Allemagne à l'aube du XXI siècle
(deuxième partie)
Paradoxe
Aujourd'hui, alors ou parce que 150 milliards de DM ont été
investis chaque année à l'Est de l'Allemagne, cette zone
reste incapable d'avoir une croissance auto-générée.
Si ces financements disparaissaient, ce serait généralement
catastrophique, à l'exception de la Saxe où le ministre
président Kurt Biedenkopf a su intégrer les bons cotés
de l'héritage est-allemand, tout en misant sur les nouvelles
technologies et les investisseurs étrangers. Dans la région
de Dresde et de Leipzig existent de ce fait des secteurs qui possèdent
déjà leur propre autonomie. Pour autant, le bilan global
semble paradoxal : au lieu de dire aux allemands de l'Est "prenez-vous
en main", on leur a imposé les règlements et fonctionnements
de l'Ouest, créant par la même des ressentiments et des
incompréhensions. Au tournant du XXI e siècle, les allemands
de l'Ouest restent assez méprisants à l'égard de
ceux de l'Est, qui à leur tour sont très durs avec les
allemands de l'Ouest avec qui ils ont à travailler. Autre résultat,
l'Allemagne de l'Ouest a ainsi financé bien davantage que ce
qu'elle aurait eu à financer si la réunification avait
été menée avec moins d'appétit politique
de la part de Kohl et plus de bon sens.
A l'échelle européenne, la réunification allemande
a été cher payée Si l'on considère maintenant
le bilan de la réunification allemande au regard des relations
intra-européennes et internationales, il apparaît que le
chancelier Kohl s'est comporté de manière tout à
fait surprenante. L'Acte unique de 1985 comportait un volet diplomatique
avec des clauses indiquant que tout pays membre de la CEE devait consulter
ses partenaires pour les affaires intéressant l'ensemble communautaire,
du moins les informer. Or, entre le 10 et le 30 novembre 1989, les partenaires
européens n'ont été mis au courant de rien. Lorsque
le 28 novembre le chancelier H. Kohl dévoile au Bundestag son
plan de confédération en dix points de l'Allemagne de
l'Ouest et de l'Est, tous ses partenaires sont surpris et furieux..
Un très mauvais climat européen s'est alors développé.
Kohl a mené la réunification tambour battant, en se moquant
de ce que voulaient les partenaires européens, parce qu'il était
certain qu'il aurait l'appui américain. En effet, le président
G. Bush a décidé de soutenir complètement H. Kohl,
lui laissant carte blanche à une seule condition : que l'Allemagne
réunifiée reste dans l'Organisation du Traité de
l'Atlantique Nord (OTAN). Résultat, un climat déplorable
s'installe en Europe, notamment en France mais aussi au Royaume-Uni
et en Italie. Celle-ci aurait bien voulu que Paris soit davantage en
mesure de peser. Le Président de l'Union soviétique, M.
Gorbatchev, a fait plusieurs fois appel à F. Mitterrand pour
qu'il intervienne auprès des américains afin que l'Allemagne
réunifiée n'intègre pas l'OTAN, mais l'Elysée
s'est dérobé.
Lorsqu'on a voulu sortir de ces impasses diplomatiques, on a conçu
la relance de l'Union économique et monétaire européenne.
Or, celle-ci a été mise en |uvre pour des raisons politiques
au moment même où il aurait fallut laisser l'Allemagne
s'occuper seule de ses affaires monétaires, économiques
et financières. Le moment était particulièrement
mal choisi. Résultat, les problèmes spécifiques
de l'Allemagne - liés à des décisions monétaires
erronées comme la parité monétaire interallemande
- se sont répercutés sur l'ensemble de l'économie
européenne, de façon beaucoup plus forte que cela n'aurait
été le cas autrement. Dans les années 1990 - 1992,
il aurait été de l'intérêt de la France de
se tenir à l'écart. L'économie française
s'en serait beaucoup mieux portée. Au lieu de cela, la politique
de franc fort via l'arrimage au mark a obligé la France a élever
ses taux d'intérêts au-dessus de ceux de la Bundesbank.
Ce qui - montrent les études économiques faites depuis
- a valu à la France 600 000 à 1 million de chômeurs
de plus. Evidemment, on s'est alors bien gardé de le faire savoir
au plus grand nombre, au peuple souverain, pour préserver l'idée
européenne, au besoin contre la démocratie.
Tour de passe-passe
Si vous observez les dix-huit premiers mois de l'Euro comme unité
de compte, vous constatez une situation tout à fait paradoxale
: l'Allemagne peut solder partiellement le passif de la réunification
grâce à une dévaluation monétaire inavouée.
Ceci, tout en préservant la réputation de l'économie
allemande, puisque c'est la monnaie européenne, " cette
lire camouflée ", comme on dit sur les marchés financiers
ou dans les milieux conservateurs allemands, qui baisse. Le moment venu,
les allemands pourront donc toujours prétendre que la responsabilité
de la cette chute revient à l'Italie ou à la France qui
cède aux revendications de chauffeurs routiers ou des cheminots
de la Société Nationale des Chemins de Fers (SNCF). Alors
qu'objectivement, l'Allemagne a eu les yeux plus gros que le ventre
en voulant à la fois financer la reconstruction de l'Allemagne
de l'Est mais aussi la transition de l'Union soviétique puis
de la Russie, tout en restant le plus gros contributeur de l'Union européenne.
Il faut y ajouter tous les problèmes indépendants de la
réunification, à savoir les blocages de la société
ouest-allemande et les réformes nécessaires. Ce qui chargeait
beaucoup la barque.
D'autant que depuis les années 1980, l'économie allemande
a beaucoup vécu sur sa réputation de qualité, mais
la force du DM n'était déjà plus justifiée
par un différentiel de productivité et de qualité
des produits par rapport à ses partenaires européens.
Avec l'arrivée à l'âge de la retraite de la génération
du miracle économique allemand, qui a pratiqué une sorte
de rédemption dans le travail pour sortir du nazisme, les actifs
d'aujourd'hui ne fabriquent plus des produits véritablement supérieurs
à ce que feraient des français, des italiens ou des américains.
L'Allemagne était, avec ou sans la réunification, confrontée
au début des années 1990 au paradoxe de vouloir à
la fois combiner un système de prestations sociales les plus
sophistiqués du monde et une démographie déclinante,
sources de nombreuses difficultés pour le financement de retraites.
Alors que l'Allemagne est un des pays d'Europe où l'on entre
le plus tardivement sur le marché du travail tout en pouvant
partir le plus tôt à la retraite. Sans parler de vacances
beaucoup plus longues qu'ailleurs, de syndicats qui défendent
des intérêts établis ... La dévaluation inavouée
de l'euro-mark qu'est l'euro n'est donc pas étonnante.
Pourtant les Allemands n'ont pas encore conscience de ce phénomène.
Ils n'ont pas encore compris les raisons objectives pour lesquelles
H. Kohl a été battu aux élections de 1998. On parle
de l'usure du pouvoir et de l'affaire du financement de la CDU, mais
ce n'est que la surface. En réalité, cette défaite
sanctionne les impasses dans lesquelles H. Kohl a mis l'Allemagne, mais
aucun homme politique allemand de l'ancienne Allemagne de l'Ouest en
mesure d'intervenir de manière significative dans le débat
public n'a eu le courage de dire franchement qu'avec ou sans l'euro,
le mark devait être dévalué. D'ailleurs, celui qui
le ferait serait aussitôt désavoué. H. Kohl a été
mis à mal en 1999 par un scandale politico-financier, mais la
CDU est tellement à cours d'idées qu'elle lui a demandée
à la rentrée 2000 de revenir siéger dans les séances
de travail du groupe parlementaire. Ceci témoigne d'un grand
désarroi. D'autre part, l'ancien chancelier a été
invité - contrairement à ce qui avait été
prévu - à un certain nombre d'émissions et de commémorations
pour le dixième anniversaire de la réunification.
La responsabilité de Paris
De mon point de vue, il est malsain que le peuple allemand et ses représentants
ne soient pas confrontés explicitement aux erreurs de la période
Kohl. Et la France porte une lourde responsabilité dans ce climat
délétère. La conséquence logique de la réunification
aurait été de dire au Allemands en 1990 - 1991 :"La
France se réjouit de la réunification de l'Allemagne,
mais vous avez de telles difficultés devant vous que nous vous
laissons les résoudre et nous attendons pour prolonger la dynamique
de la construction de l'Europe, l'Union monétaire attendra le
temps qu'il faut. Nous attendrons que vous pensiez que tout a été
fait pour que les nouveau länder soient mis à niveau".
Au lieu de cela, les Français ont été impressionnés
par la capacité des dirigeants allemands à écarter
tous les obstacles, sans le moindre scrupule, tout en restant par ailleurs
relativement modérés. Par peur et par crispation, Paris
a dit au moment le pire possible : "recommençons comme avant".
Même si cela n'a pas été calculé pour cela,
il en résulte un avantage paradoxal pour l'Allemagne aujourd'hui
: les dirigeants allemands n'ont pas à se mettre en face de la
réalité, à savoir les erreurs commises. En bonne
logique démocratique, il faut pourtant que ceux qui ont commis
des erreurs soient sanctionnées. Certes, H. Kohl a perdu les
élections de 1998 mais personne n'a expliqué pourquoi.
Or si l'on fait aujourd'hui un bilan de la réunification et des
problèmes structurels de l'économie allemande, l'Allemagne
apparaît comme une grande puissance économique en crise,
comme les Etats-Unis l'ont été au début des années
1980 ou comme le Japon depuis quelques années. Si ce bilan était
fait, il y aurait une certaine justice immanente qui permettrait à
d'autres pays européens d'en profiter. Or le prestige allemand
reste intact.
Parlons clair
En fait la réunification de l'Allemagne a été payée
deux fois par les pays ouest européens. Une première fois
au début des années 1990 par la politique des taux d'intérêts
pratiqués en Allemagne et une deuxième fois par la dévaluation
des monnaies européennes intégrées à l'euro-mark.
Nous payons deux fois, mais ce n'est pas dit.
Les Hollandais, pourtant, ont l'impression d'avoir été
floués par la monnaie commune : le rattachement de fait du florin
au mark conduisait déjà à une relative sous-évaluation
de leur monnaie. Et maintenant, ils doivent subir le déclin de
l'euro.
Il y avait une réalité historique qui voulait la réunification
d'une Allemagne démocratique pour la première fois de
son histoire. Or, dans le même temps, les décisions prises
ont eu des conséquences malheureuses sur le plan intérieur.
Dans les faits, l'Allemagne n'est pas totalement réunifiée.
Sur le plan extérieur, un pays comme la France n'a pas eu le
courage de dire "faites ce que vous voulez, mais nous reprenons
notre indépendance pour défendre nos intérêts
le temps qu'il faut". Il en a résulté une situation
tout à fait malsaine, l'Allemagne étant en situation prépondérante
en Europe, ne serait-ce que par l'accroissement démographique
induit par la réunification, a pesé sur toutes les décisions.
Ceci d'autant plus que les Français se sont liés les mains
via le traité de Maastricht. Pourtant, cette Allemagne était
elle-même en voie d'affaiblissement. Il en résulte une
situation paradoxale : la réunification de l'Allemagne a été
accompagnée d'un affaiblissement de l'Europe. La manière
dont l'Allemagne a imposé ses choix politiques en 1991 - 1993
dans la crise Yougoslave a sans doute précipité et accéléré
la crise, empêchant de lui trouver une solution européenne
satisfaisante et qui murisse avec le temps. De la même manière,
la politique monétaire européenne à laquelle l'impulsion
est donnée par l'Allemagne conduit plutôt à un affaiblissement
de l'Europe dans son entier ... et ce sont les américains qui
viennent à la rescousse. Aussi bien dans les Balkans que pour
soutenir l'euro.
L'Europe déçoit parfois Washington
Certes, les Américains souhaitent que l'Europe reste dans une
situation de dépendance, mais s'ils souhaitent un partenaire
soumis ils ne veulent pas pour autant d'un partenaire faible. Ils veulent
un partenaire sur lequel pouvoir éventuellement s'appuyer. Or
la Politique Etrangère et de Sécurité Commune européenne
s'avère, jusqu'à ce jour, incapable de résoudre
par elle-même un conflit. Quant au volet économique, le
moins qu'on puisse dire est que durant la décennie 1990 toutes
les occasions d'alimenter la croissance en Europe n'ont pas été
saisies. Le décalage entre prospérité américaine
et la situation européenne paraît flagrant, quoi qu'on
dise sur les emplois instables ou précaires aux Etats-Unis, puisque
les investisseurs internationaux font bien davantage confiance aux Etats-Unis
qu'à l'Union européenne.
En fait, les américains sont profondément agacés
par ce qu'ils considèrent être une incompétence
européenne flagrante. Cependant, l'Allemagne souffre moins de
ce discrédit à leurs yeux que les autres partenaires européens.
Parce que l'Allemagne reste malgré tout le partenaire prioritaire
en Europe. En 1999, la guerre du Kosovo a amplement démontré
que Berlin est maintenant l'interlocuteur européen privilégié
des Etats-Unis au sein de l'OTAN. La chaîne de commandement en
Europe est constituée par l'axe Washington-Londres-Berlin. Paris
se retrouve à la marge.
L'Allemagne et les PECO : pas si simple
En ce qui concerne l'Europe centrale et orientale, on note une certaine
incohérence allemande. Certes il y a eu beaucoup d'investissements
allemands, de nombreux efforts diplomatiques pour constituer une zone
de sécurité autour de l'Allemagne, comme en témoigne
la priorité donnée à l'intégration de la
Pologne, de la République Tchèque et de la Hongrie à
l'OTAN. L'éclatement de la Yougoslavie en est un autre signe,
avec la réduction de l'Autriche à l'état de satellite
de l'Allemagne réunifiée et tous les problèmes
psychologiques que cela pose.
En même temps, les Allemands sont très freinés par
l'histoire et restent très prudents. Ils ont déployé
des efforts diplomatiques et médiatiques extraordinaires pour
prouver qu'ils n'avaient pas fait de bêtises en ex-Yougoslavie,
ils demeurent très hésitants en Tchéquie ... De
plus, ils se mettent à eux-mêmes des obstacles, par exemple
à propos des Sudètes, en ne faisant pas le nécessaire
pour tourner la page.
Ainsi, l'Allemagne est à la fois la grande puissance en Europe
centrale - elle serait en mesure d'imposer ou de bloquer l'élargissement
de l'Union européenne - mais en même temps, l'Allemagne
est devenue un géant économique affaibli et une puissance
politique plus hésitante qu'elle n'en a l'air. Tout en devenant
en 1990 une puissance politique de premier rang, l'Allemagne a vu sa
puissance économique relative s'affaiblir pour reposer sur des
bases plus incertaines. Bien sûr, les Allemands appuieront tout
ce qui peut leur permettre de créer une zone de sécurité
et d'assurer leurs zones d'intérêts : les pays baltes,
l'Europe centrale, la France de l'Est et du bassin parisien et l'Italie
du Nord. Berlin cherche à neutraliser ces zones pour quelles
ne lui posent aucun problème diplomatique. De ce point de vue,
l'Allemagne a plus ou moins réussi en Europe centrale. Cependant,
que se passera-t-il le jour où la Tchéquie aura des difficultés
économiques majeurs ? Que se passera-t-il quand surviendra un
problème entre Roumains et Hongrois ? Que fera Berlin quand non
seulement le Danemark mais peut-être la Suède et la Grande-Bretagne
auront dit non à l'euro ?
Comme souvent, les Allemands s'avèrent de très bons tacticiens
mais de mauvais stratèges. Il leur manque la hauteur de vue et
la capacité à renoncer à des intérêts
à court terme pour assurer des réussites à long
terme, ce qui définit le stratège. A vivre au milieu d'eux,
je vois chaque jour que les Allemands sont de très bons tacticiens,
parce que ce sont de gros travailleurs, avec une bonne connaissance
des dossiers spécifiques, mais ils ont beaucoup de difficultés
à coordonner leurs efforts et ils commettent souvent de grosses
erreurs de calcul à long terme. Ce qui les sauve, c'est qu'il
y a en Europe des pays comme la France qui veulent bien payer leurs
erreurs.
Que faire ?
On est passé en France d'un excès de méfiance à
un excès de confiance. Les hauts fonctionnaires français
et allemands se rencontrent tellement souvent qu'ils en oublient parfois
les intérêts de la population qu'ils sont censés
représenter et administrer.
Pour repenser les relations franco-allemandes, il faudrait apprendre
à dire la réalité telle qu'elle est et dire ce
que l'on veut. La France s'est pourtant fait un énorme tort en
Europe en se mettant à la remorque de l'Allemagne et en traitant
de haut ce qu'on appelle les "petits" pays. Parler avec les
hollandais, les danois, les espagnols ou les italiens serait pourtant
porteur d'une alternative. La France a beaucoup déçu les
"petits" pays, mais elle pourrait se faire leur porte-parole,
ne serait-ce que parce que toutes les voix comptent. Le dialogue forcé,
voire sado-masochiste, du "couple" franco-allemand, devient
caricatural. Parce que le fait de la relation est devenu plus important
que le contenu et le rapport de forces au sein de cette relation. La
France accepte d'être dominée, sous réserve que
cela ne se sache pas. Ce qui trompe peu de gens en dehors de l'Hexagone.
Il faudrait sortir de cette logique perverse et le meilleur moyen serait
que la France devienne la voix des "petits" pays. Ce qui permettrait
une remise à plat nécessaire et positive au sein de l'Union
européenne.
Diffusion initiale sur le site Internet www.diploweb.com,
en decembre 2000.
24. März 2001
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