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Edouard Husson
L'Allemagne à l'aube du XXI siècle
Dix ans après la réunification de l'Allemagne, deux observations
majeures s'imposent, à l'échelle nationale.
Premièrement, en dépit de toutes les erreurs économiques
et sociales commises par les Allemands de l'Ouest qui ont mis en oeuvre
la réunification, l'idée que les Allemands de l'Ouest
et de l'Est étaient faits pour vivre ensemble apparaît
comme une réalité. Ce qui donne raison au chancelier Willy
Brandt déclarant, fin 1989 : "Maintenant doit grandir ensemble
ce qui est fait pour vivre ensemble". Cette formule, certes, pêchait
par optimisme, parce que la cohésion sociale de l'ex-Allemagne
de l'Est a été mise à mal et qu'en l'an 2000, les
Allemands des länder de l'Est avaient encore du mal à s'intégrer
dans la nouvelle Allemagne. Cependant, les sondages indiquent qu'une
majorité des allemands des länder de l'Est confient qu'ils
n'imaginent pas vivre autrement qu'avec les Allemands des länder
de l'Ouest. La réunification n'est donc pas remise en cause.
Force est de constater, dix ans après la réunification,
qu'elle correspondait à une réalité politique et
historique. Tout homme politique ouest-allemand qui aurait dit aux Allemands
de l'Est "restez chez vous, nous restons chez nous" serait
allé contre une logique de l'histoire.
L'occupation soviétique avait créé une situation
totalement artificielle, que le général de Gaulle avait
identifiée dès 1959, désignant la RDA comme un
régime d'occupation. Pour lui, la vocation de l'Allemagne était
de se réunifier dans ses frontières issues de la Seconde
Guerre mondiale. Analyse historique distinguant qu'était née
une Allemagne résultant de la conjonction entre la volonté
bismarckienne, du sentiment d'unité nationale développé
par les sociaux-démocrates dès l'époque de Bismarck,
de la communauté d'expérience de la Seconde Guerre mondiale
et du paradoxe suivant : le nazisme a, d'une certaine manière,
achevé la révolution sociale de l'Allemagne. C'est à
dire de niveler la société allemande, balayant l'essentiel
de l'aristocratie au terme du IIIe Reich. En plus de cette communauté
d'expérience, s'ajoutait la conjoncture internationale. Malgré
tout, à l'Ouest comme à l'Est, on avait mis fondamentalement
aucun obstacle insurmontable à ce que l'Allemagne soit un jour
réunifiée. Sa division n'était qu'une situation
provisoire, née et morte avec la Guerre froide. La réalité
historique de l'Allemagne a été saisie par des hommes
aussi différents que W. Brandt, D. Genscher, H. Kohl. Pourtant,
les décisions prises sous l'impulsion de ce dernier lors du processus
de réunification ont souvent été à courte
vue, démagogiques et finalement malheureuses, alourdissant considérablement
une barque traversant des eaux déjà mouvementées.
Ce qui nous conduit au deuxième point de cette étude à
l'échelle nationale. Il existe un véritable malaise, parfois
évoqué dans les médias de manière superficielle,
en faisant allusion à l'extrême droite et au chômage.
Il faudrait en approfondir l'analyse. La réunification a engendré
pour l'Allemagne de l'Ouest et pour l'Allemagne de l'Est des coûts
économiques, sociaux et culturels considérables. L'Allemagne
mettra encore plusieurs décennies, peut-être trente à
quarante ans - pour les surmonter véritablement.
Quatre erreurs majeures
Premier faux pas, en janvier 1990. Tous les experts, les instituts et
la Bundesbank remettent au chancelier H. Kohl des rapports admettant
la perspective de l'unité monétaire entre länder
de l'Ouest de l'Est de l'Allemagne mais pas à la parité
de 1 DM ouest pour un 1 DM Est, ni même 1 pour 1, 8 - ce qui a
été fait finalement - mieux vaudrait, disent-ils, 1 pour
3, voire 3,5 ou même 4. Ces observations étaient frappées
au coin du bon sens économique. Cependant H. Kohl sait très
bien qu'imposer 1 pour 1 au bénéfice de la population
et 1 pour 2 en ce qui concerne les banques, lui donnera aussitôt
un succès politique extraordinaire à l'Est. La preuve
: le SPD y est en tête des sondages au début février
1990 mais quand l'annonce de la parité monétaire survient,
le SPD dégringole et la CDU passe devant. Ce qui lui permet de
gagner les élections de mars 1990. Il n'empêche que l'euphorie
retombe très vite, parce que les Allemands des länder de
l'Est se rendent très vite compte que cette parité avait
plus d'inconvénients que d'avantages. Cela a aussi posé
d'énormes difficultés à l'Ouest. L'industrie de
l'Est étant laminée par la monnaie forte, il a fallut
payer des indemnités aux Allemands de l'Est mis au chômage.
Plus profondément, le boom provisoire de la consommation induit
par cette parité a empêché les entreprises ouest-allemandes
de penser à des réformes structurelles qu'elles auraient
dû pourtant entreprendre à ce moment. L'argent facile a
évité l'investissement à long terme, devenu difficile
ultérieurement quand la Bundesbank a remonté ses taux
d'intérêts. L'Allemagne s'est alors retrouvée dans
une situation très délicate et cela n'a pas été
sans lourdes conséquences sur le reste de l'Europe occidentale.
Deuxième erreur, dans la première moitié des années
1990. L'Allemagne de l'Est n'était pas un pays où la situation
intérieure était réjouissante, mais le taux de
fécondité des femmes était un peu supérieur
à celui de l'Allemagne de l'Ouest, parce que le régime
avait mis en place un système de crèches et d'assistance
pour les femmes qui voulaient travailler. Près de 90 % des femmes
en âge de le faire avaient un emploi. De manière paradoxale,
la CDU au pouvoir, tout en déclarant défendre les valeurs
de la famille et mettant en |uvre une politique assez restrictive en
matière de législation sur l'avortement, s'est trouvée
confrontée à la situation dramatique de nombreuses femmes
de l'Est licenciées ou devant choisir entre avoir un enfant et
travailler. Les années 1991-1995 sont ainsi marquées par
plus d'un millier de stérilisations volontaires à Berlin,
parce que femmes pensent que pour avoir une chance de retrouver un emploi,
il ne faut pas qu'elles risquent une grossesse. D'où un paradoxe
total : un gouvernement chrétien démocrate, si chrétien
garde un sens dans cet adjectif, ne fait rien pour la politique de la
famille et pousse des femmes à une attitude aussi désespérée.
D'une manière générale, la fécondité
à l'Est de l'Allemagne en l'an 2000 une des plus faible du monde,
à proximité de 0,8 enfant par femme en âge de procréer.
Troisième problème : l'intégration politique et
culturelle, voire mentale des allemands de l'Est. Prenons l'exemple
de l'audiovisuel. Une commission indépendante a été
créée avec l'appui du gouvernement de Bonn dans laquelle
siégeait à parité des responsables de l'Est et
de l'Ouest, pour d'établir les nouvelles règles dans les
médias des nouveaux länder. Cela aurait pu bien fonctionner,
avec une certaine tolérance mutuelle, mais le gouvernement Kohl
a fait nommer un président de Commission doté de pouvoirs
spéciaux. Par exemple, chaque membre de cette Commission, s'il
voulait prendre la parole en public, devait d'abord lui soumettre le
texte de sa déclaration. Le Président de cette commission
étant un bavarois à l'anti-communisme peu nuancé,
on s'est rapidement aperçu que le but de cette Commission était
de mettre à pied le plus grand nombre de responsables de l'Est
pour remettre les médias aux mains des grandes entreprises de
presse de l'Ouest.
Quatrième épisode contestable : la façon dont la
privatisation des entreprises a été menée par la
Treuhand. Quand on écrira l'histoire de la Treuhand - et je crains
qu'on ne l'écrive pas avant plusieurs décennies - on s'apercevra
que le scandale du financement de la CDU sous les feux des médias
en 1999-2000 était une petite affaire. En effet, certains repreneurs
ont touché des subventions gouvernementales sous réserve
de restructurer des entreprises tout en conservant des emplois, mais
ils ont souvent utilisé des méthodes " à la
Bernard Tapie " : empocher la subvention et licencier le personnel.
Il existe d'innombrables exemples de ce type de comportement. Ces pratiques
ont beaucoup traumatisé les allemands de l'Est.
Une partie de leur mécontentement a été canalisé
par le parti communiste recyclé, le PDS. Outre les licenciés
de l'appareil d'Etat, celui-ci a rallié de nombreuses voix dans
les régions marquées par le dégraissage des entreprises,
par exemple en Brandebourg, où il a atteint, dans certaines circonscriptions
électorales, plus de 40 % des suffrages exprimés. Même
si les chômeurs ne votent pas tous pour le PDS, force est de constater
que le chômage avoisine là 30 à 40 % de la population
active. La réunification a donc été menée
tambour battant, à l'image d'un rouleau compresseur, avec des
certitudes très fortes du côté de l'Allemagne de
l'Ouest. L'idée dominante était qu'il fallait faire table
rase du système communiste, sans concevoir la complexité
du processus ni son coût humain.
H. Kohl aurait, au contraire, créé une sorte d'Union nationale
entre la CDU et le SPD s'il avait eu le courage politique de dire aux
allemands de l'Est : "nous appartenons au même peuple, nous
avons à vivre ensemble, les allemands de l'Ouest feront beaucoup
pour vous, mais il y a des mesures qui sont impossibles, parce qu'elles
vous plongeront dans le chômage et la détresse. Tout n'était
pas mauvais dans l'organisation de votre pays, nous allons voir ensemble
ce que nous pouvons conserver". H. Kohl avait l'autorité
nécessaire pour construire cette conciliation nationale et la
réunification se serait probablement beaucoup mieux passée.
[la suite]
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