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Son Excellence John Ralston Saul
Démocratie et état nation, technologie et mondialisation
(troisième partie)
Symposium international sur la diversité culturelle,
Paris, le jeudi 9 mars 2000.
Je vais essayer de réagir à ce qui s'est dit durant ce
long et intéressant colloque. Il me semble
que le vieux débat sur la forme et le contenu est plus que jamais
d'actualité: quelle est la forme, quel est le contenu? Lequel
peut avoir un effet sur l'autre? Et dans quelle mesure? Je crois qu'il
y a un problème de prédominance en ce moment. Certaines
personnes qui sont dans la salle y compris moi-même
sommes partiellement coupables de notre abandon à la forme, et
de la mise de côté du contenu.
ÉDUCATION, TECHNOLOGIE et EMPLOI
Je vais finir avec quelques observations qui a priori peuvent paraître
hors du sujet mais qui, en réalité, ne le sont pas. Je
voudrais parler de l'éducation.
Depuis quelques années, on note d'importantes coupures budgétaires
dans le domaine de l'éducation publique. De plus, on remarque
une obsession de l'utilitaire chez les jeunes. Il faut les préparer
à l'emploi, ils doivent être capables d'utiliser les nouvelles
technologies; paradoxalement, juste au moment où on ouvre les
frontières, où il y a une révolution incessante
dans la technologie, où on trouve une protection minimale de
l'emploi à long terme et où on a le plus besoin de personnes
prêtes à prendre des risques, on se met à créer
des employés qui sont bons à manipuler une technologie
qui sera obsolète dans les cinq années à venir
et qui seront par la suite au chômage.
L'éducation doit plutôt préparer les jeunes à
avoir une structure mentale qui leur permette de s'adapter. C'est le
moment d'avoir une éducation très large, une éducation
approfondie et humaniste. Il est étrange qu'on dise aux jeunes
: « Va vite trouver un emploi » et qu'à 50 ou 55
ans, on vous dise : « Il est temps de vous mettre à la
retraite ».
D'après les statistiques, en 1900, nous étions tous morts
à l'âge de 50 ans, aujourd'hui, c'est à l'âge
de 90 ans; qu'allons-nous faire pendant 30-40 ans, une fois à
la retraite? Cette structure éducation /emploi/retraite est une
idée dépassée. Nos écoles de gestion, qui
se disent très modernes, sont en train d'enseigner d'après
des structures de gestion de 1890, embellies par les technologies.
Ce que je viens de décrire est un exemple de la déconnexion.
Les jeunes cependant ne sont pas bêtes, ils résistent,
ils restent à l'école plus longtemps puisqu'on ne leur
propose rien d'intéressant à long terme.
J'aimerais finir avec une idée très simple. Quand on parle
de la culture de la technologie, on finit par dire qu'aujourd'hui tout
est international.
Je vais vous donner un exemple sur des chiffres que j'ai figurés
: un pourcentage de 90% de la culture est d'origine locale, autrement
dit, 5% d'ordre purement commercial, et de mauvaise qualité culturelle
ce à quoi je ne m'oppose pas et un dernier pourcentage
de 5% est d'ordre créatif ; les génies dépassent
les frontières; ces deux derniers pourcentages représentent
la culture « universelle » et ils émergent des 90%
de culture « locale ».
Si vous perdez ces 90%, vous avez réellement un problème:
à la limite, on peut vivre sans les 10% de culture « universelle
», mais on ne peut pas survivre sans les 90% de culture «
locale ».
Et là, j'en reviens à ce que je disais auparavant. Nous
vivons dans une démocratie, les démocraties sont les États
nations. Un intervenant a dit qu'il avait peur du retour de l'État,
une réflexion étrange. C'est une idée qui suggère
que l'État nation, c'est l'État, c'est le citoyen, et
que la démocratie, c'est l'État, ce qui fait que l'État
pourra faire ce qu'il veut de nous. Si nous sommes trop nombreux, l'État
dira qu'on doit être moins nombreux; si nous sommes trop chers,
il dira qu'on doit être moins chers; si on doit nous mettre à
la porte, il dira que c'est très bien puisque nous sommes en
démocratie.
Mais l'élément central dans tout cela, ce n'est pas l'État,
c'est le citoyen. La source du pouvoir dans une démocratie, c'est
le citoyen. La légitimité vient des citoyens. Il n'y a
pas d'État Nation démocratique sans que les citoyens soient
au centre. Pour ce qui est de l'État, c'est une émanation
administrative des citoyens, rien de plus. On a l'État qu'on
veut et non pas l'État que veulent les technocrates qui
nous servent dans cette structure administrative.
Pour ce qui est de la culture des citoyens disons des 90% de
cette culture qui est à proprement parler locale/régionale/nationale
il est probable que pour s'assurer qu'elle sera disponible et
active, on aura besoin des mécanismes de l'État. Qu'on
ne nous dise pas que pour des raisons théoriques et abstraites
de marché international de la culture 5 à 10% du
total on est obligé d'abandonner notre 90% parce que les
théoriciens ont peur de leur propre vision abstraite de l'État!
Je ne parle donc pas du retour de l'État, mais du retour des
citoyens, ce qui est très facile à réaliser. Depuis
50 ans, nous n'avons pas arrêté de négocier, de
signer des accords économiques internationaux, il y a des dizaines
et des dizaines de ces accords internationaux d'une grande complexité,
du jamais vu dans l'histoire du monde.
Maintenant que nous avons conclu entre États nations tous ces
accords économiques internationaux avec force de loi, nous devrions
peut-être passer des accords sur le social, sur les conditions
de travail, sur les impôts, sur la culture à l'échelle
internationale et entre États nations.
Non, disent-ils, c'est beaucoup trop compliqué!
Au contraire, pour ce qui est de la mondialisation, ce qu'il y a de
plus complexe a déjà été réalisé.
Ce qui manque aujourd'hui, c'est le plus simple à accomplir,
c'est-à-dire tout le volet culturel et social. Tout ce qui manque,
c'est une volonté politique qui doit venir des citoyens, de nous
tous.
15. juin 2001
Leserbrief
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