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Conception juridique et terrorisme
La situation politique actuelle à la lumière du droit
musulman
Les actes de violence du 11 septembre 2001 ont surpris
tout le monde. Pourquoi de tels actes? Y a-t-il un lien entre les normes
musulmanes et ces actes? Comment éviter la répétition
de tels actes dans l'avenir? C'est cela à quoi l'auteur essaye
de répondre.
De Sami Aldeeb
1) Précisions préalables
Dans la haine comme dans l'amour il faut savoir garder la raison et
être précis. Pour cela je commence par trois précisions.
A) J'ai utilisé intentionnellement le terme "actes de violence"
et non pas le terme "actes de terrorisme" pour qualifier ce
qui s'est passé le 11 septembre. Le terme "terrorisme"
n'a pas de définition acceptée sur le plan international.
Les Nations Unies ont adopté des résolutions contre le
"terrorisme" sans le définir. Tant qu'il n'est pas
clairement défini, ce terme relève de la propagande politique
et le juriste doit l'éviter.
B) La violence fait partie de la nature humaine et animale et elle est
liée à l'instinct de la survie ou de la domination. Qu'on
ait tort ou raison, on essaie de la légitimer, soit rationnellement,
soit religieusement. Cette violence se manifeste dans les rapports entre
l'homme et l'animal (pensez à l'abattage rituel), entre les parents
et les enfants (pensez à la circoncision masculine et féminine),
entre les hommes et les femmes, entre le maître et l'élève,
entre le gouvernement et le citoyen, entre un groupe et un autre, etc.
C) Je limite mon intervention aux normes musulmanes relative à
la violence entre les musulmans et les non-musulmans, mais il faut garder
à l'esprit que les musulmans n'ont pas le monopole de la violence.
Je rappelle que les juifs ont détruit 385 villages palestiniens
en invoquant la Bible. Bush, qui se dit chrétien, invoque la
bénédiction divine dans ses discours enflammés.
2) Relations tendues en droit musulman classique
Partant du Coran et de la Tradition de Mahomet, les deux sources du
droit musulman, les juristes musulmans classiques divisent le monde
sur la base de l'appartenance religieuse.
Il y a avant tout la Terre d'Islam. Il s'agit des régions où
les musulmans ont la domination politique. Dans ces régions il
y a d'un côté les musulmans, et de l'autre côté
les non-musulmans qui, selon la croyance musulmane, deviendront tôt
ou tard musulmans. Les non-musulmans sont soit des Gens du Livre (juifs,
chrétiens, sabéens, zoroastriens et samaritains), soit
des polythéistes. Les Gens du Livre ont le droit de vivre en
Terre d'Islam en gardant leur foi mais doivent accepter des restrictions.
Ainsi ils paient un tribut et ne peuvent épouser une musulmane
(alors que le musulman peut épouser une non-musulmane). D'autre
part, un non-musulman est encouragé à devenir musulman,
mais il est interdit, sous peine de mort, à un musulman de changer
sa religion. Quant aux polythéistes, ils ne peuvent vivre dans
la Terre d'Islam et n'ont le choix qu'entre la guerre ou devenir musulmans.
La péninsule arabique a un statut particulier, aucun non-musulman
ne peut y résider.
En dehors de la Terre de l'Islam, il y a la Terre de la guerre souvent
appelée Terre de la mécréance. Selon la croyance
musulmane, tôt ou tard ces régions doivent être conquises
et passer sous domination musulmane. On rapporte que Mahomet avait envoyé
aux dirigeants des pays limitrophes des messages les invitant à
devenir musulmans. S'ils refusent, ils doivent se soumettre à
son pouvoir politique et payer le tribut au cas où ils font partie
des Gens du Livre. S'ils refusent de se convertir ou de se soumettre,
ils doivent se préparer à la guerre.
Le Coran dit: "Ne faites pas appel à la paix quand vous
êtes les plus forts" (47:35). Les juristes musulmans classiques
estiment que le chef de l'État musulman ne peut conclure la paix
avec les pays non-musulmans que si ces derniers ont la supériorité
militaire. On retrouve cette conception chez Abu-Youssof (d. 798) et
chez Al-Mawardi (d. 1058). Ce dernier nomme parmi les devoirs du chef
de l'État:
Combattre ceux qui, après y avoir été invités,
se refusent à embrasser l'islam, jusqu'à ce qu'ils se
convertissent ou deviennent tributaires, à cette fin d'établir
les droits d'Allah en leur donnant la supériorité sur
toute autre religion.
Il précise que si les adversaires se convertissent à l'islam,
"ils acquièrent les mêmes droits que nous, sont soumis
aux mêmes charges, et continuent de rester maîtres de leur
territoire et de leurs biens". S'ils demandent grâce et réclament
une trêve, cette trêve n'est acceptable que s'il est trop
difficile de les vaincre et à condition de les faire payer; la
trêve doit être aussi courte que possible et ne pas dépasser
une durée de dix ans; pour la période qui dépasse
ce délai, elle devient sans valeur.
Trois siècles plus tard, Ibn-Khaldun (d. 1406) écrit que
les musulmans sont légitimés à mener une guerre
offensive du fait qu'ils ont une mission universelle visant à
amener toutes les populations à entrer dans la religion musulmane,
bon gré mal gré. Ceci n'est pas le cas des adeptes des
autres religions qui n'ont pas de mission universelle; ils ne peuvent
mener une guerre que pour se défendre.
Selon la doctrine musulmane classique, les musulmans n'ont pas le droit
d'émigrer vers la Terre de la mécréance et tout
musulman qui y vit doit la quitter pour aller vers la Terre d'Islam
afin d'être régi par le droit musulman, d'augmenter le
nombre des musulmans et d'affaiblir le camp des mécréants.
En application de cette doctrine de la migration, les musulmans ont
quitté les pays qui ont été reconquis par les chrétiens
comme c'est le cas de la Sicile et de l'Andalousie.
3) Survivance de la conception classique
Après avoir subi la colonisation et avec la fin de l'empire
ottoman et la suppression du califat en 1924, le monde musulman s'est
divisé en États nations qui font partie des Nations Unies.
On se trouve ainsi face à une nouvelle donne géopolitique
à laquelle les auteurs musulmans modernes essaient d'adapter
l'ancienne division entre Terre d'islam et la Terre de guerre.
Ainsi Abu-Zahrah (d. 1974) affirme que le monde actuel est uni par l'ONU
dont les membres se sont engagés à respecter les lois.
Le Coran exige dans ce cas le respect de tous les engagements (17:34).
De ce fait, les pays non-musulmans membres de cette organisation ne
sauraient être considérés comme Terre de guerre
mais Terre de traité (Dar ahd).
Malgré cela, les ouvrages à connotation religieuse continuent
à qualifier les pays non-musulmans de Terre de mécréance,
et leurs habitants de mécréants (kafirs), qualificatif
donné aussi à tous les non-musulmans, y compris les chrétiens
et les juifs, qui sont ressortissants des pays musulmans et occupent
parfois des postes ministériels dans ces pays. D'autre part,
les mouvements islamiques qui cherchent à prendre le pouvoir
dans les pays musulmans tendent à réhabiliter l'ancienne
division entre Terre d'islam et Terre de guerre. Ceci est plus ou moins
clairement énoncé dans les projets constitutionnels que
ces mouvements ont déjà préparés en vue
de leur accession au pouvoir.
Ainsi le projet constitutionnel du Parti de libération stipule:
"Le jihad est un devoir pour les musulmans". Le commentaire
précise qu'il faut commencer par appeler les mécréants
à la foi musulmane. S'ils refusent d'y adhérer, alors
seulement, il faut les combattre. Ce projet interdit les traités
de neutralité absolue parce qu'ils réduisent le pouvoir
des musulmans, ainsi que les traités de délimitation permanente
des frontières parce qu'ils signifieraient la non-transmission
de la foi musulmane et l'arrêt du jihad. Ce projet va jusqu'à
prévoir le paiement du tribut par les non-musulmans qui vivent
en Terre d'Islam. Il interdit l'adhésion des pays musulmans à
des organisations internationales comme les Nations Unies.
Tant la doctrine musulmane moderne que les projets constitutionnels
des mouvements islamistes restent opposés à la migration
des musulmans vers les pays non-musulmans, et à plus forte raison
l'obtention de la nationalité d'un pays non-musulman. Un chrétien
d'un pays non-musulman qui devient musulman doit renoncer à sa
nationalité, quitter son pays et aller habiter dans les pays
musulmans. Cette conception va à l'encontre de la tendance actuelle
des musulmans qui émigrent en masse vers les pays non-musulmans.
Conscients de cette réalité, les auteurs musulmans demandent
à ces émigrés musulmans de rester fidèles
à la loi islamique en tant qu'exigence de leur foi et de ne pas
se laisser intégrer dans la société mécréante.
A titre d'exemple, l'exigence de cimetières musulmans s'inscrit
dans cette ligne.
Comme la foi islamique interdit à un musulman de se soumettre
à un pouvoir mécréant, à des tribunaux mécréants
et à des lois mécréantes, on assiste à des
velléités d'indépendance de la part des minorités
musulmanes comme en Union soviétique et en Ex-Yougoslavie. Ce
phénomène se répètera dans d'autres pays
occidentaux lorsque les musulmans seront assez nombreux. Signalons ici
que les musulmans en Angleterre ont formé leur propre parlement
en 1992. Aux États-Unis, des musulmans noirs ont fondé
en 1930 l'organisation Nation de l'islam dont le but est de créer
un État musulman indépendant. Les États occidentaux,
tôt ou tard, traverseront une zone de turbulence qui menacera
leur unité territoriale et la paix confessionnelle. Certains
n'hésitent d'ailleurs pas à parler d'une troisième
invasion musulmane. Les pays occidentaux doivent chercher des moyens
efficaces pour assimiler les musulmans et leur refuser l'application
de leurs normes religieuses discriminatoires et contraires aux droits
de l'homme.
4) Résurgence islamiste dans les pays musulmans
Le droit musulman classique ne comporte pas seulement la semence de
la tension avec les pays non-musulmans, mais aussi à l'intérieur
des pays musulmans. La foi islamique exige une soumission aux normes
islamiques sur tous les plans. Or ceci n'est pas le cas dans les pays
musulmans. Ainsi les mouvements islamistes exigent de leurs régimes
un retour au droit musulman classique et le rejet des lois et des attitudes
de vie inspirées de l'Occident mécréant. Le régime
des Talibans, ces étudiants en théologie, est un indicateur
de ce que pourrait devenir la situation où cas où d'autres
mouvements islamistes prennent le pouvoir. En bref, cela signifie le
retour au droit pénal musulman, à des restrictions en
matière de liberté d'expression, à une détérioration
du statut de la femme et des non-musulmans, voire au retour à
l'esclavage que certains auteurs musulmans prônent ouvertement.
On peut à cet égard dire que les musulmans vivent aujourd'hui
en état de schizophrénie, partagés entre les exigences
de leur foi tel que prévues par les légistes classiques
et la nécessité de s'adapter à la vie moderne.
Cette schizophrénie se traduit par des tensions violentes entre
les régimes en place et les mouvements islamistes comme c'est
le cas en Égypte, en Algérie et en Turquie.
La situation politique des pays musulmans n'est pas pour arranger les
choses. On constate à cet égard que les pays musulmans
sont aujourd'hui en phase de colonisation de la part de l'Occident avec
de nombreuses bases militaires, ce qui est contraire au droit musulman.
La tragédie palestinienne et le soutien que l'Occident accorde
à Israël mettent les relations entre les régimes
musulmans et les pays occidentaux à rudes épreuves. La
population, qu'elle soit acquise aux thèses des islamistes ou
non, accuse les régimes arabo-musulmans de trahison. Ceci renforce
la position des mouvements islamiques. Même des chrétiens
arabes exigent une attitude plus ferme de la part des régimes
arabes dans leurs relations avec l'Occident. Certains réclament
la sortie de leurs pays de l'Onu devenue une organisation mafieuse au
service des grandes puissances et du sionisme au détriment de
la justice, cette organisation étant accusée notamment
d'être responsable de la tragédie palestinienne.
5) Comment sortir du cercle vicieux?
La conception musulmane du droit avec une forte emprise de la religion
est sans doute responsable de la tension dans les relations entre les
musulmans et les non-musulmans, ainsi qu'entre les musulmans et leurs
régimes respectifs. Sans une révision en profondeur de
cette conception, il n'est pas possible de réduire cette tension.
C'est d'ailleurs le même phénomène qu'on observe
avec la conception juive du droit. Contrairement à l'Évangile,
la Bible des juifs et le Coran des musulmans comportent de nombreux
textes qui privent l'individu et la société de la liberté
de décision. De ce fait, sur le plan juridique, il est faux de
parler de culture judéo-chrétienne. Il faudrait plutôt
parler de culture judéo-musulmane.
Pour pouvoir sortir de ces problèmes, il faudrait réhabiliter
le rôle de l'être humain et réduire le rôle
de la divinité et de la religion. Le philosophe égyptien
Zaki Najib Mahmud (mort en 1993) n'hésite pas à dire que
les pays arabes doivent, pour construire une société moderne,
extirper de leur esprit l'idée que se fait l'Arabe de la relation
entre le ciel et la terre, idée selon laquelle "le ciel
a commandé et la terre doit obéir; le créateur
a tracé et planifié, et la créature doit se satisfaire
de son destin et de son sort". Mais pour ce faire, il faudrait
que les musulmans comme les juifs connaissent un siècle des lumières
similaire à celui qu'ont connu les occidentaux. Ceci implique
la création de régimes véritablement démocratiques
qui ne discriminent pas les individus sur la base de la religion et
du sexe pour des raisons de normes religieuses dépassées.
A côté de cette exigence, il est nécessaire d'assainir
les rapports politiques entre les Occidentaux et les pays arabo-musulmans.
Les Occidentaux doivent cesser leur soutien aveugle à Israël
et résoudre le problème palestinien sur la base de la
justice afin que les gens n'aient pas le sentiment que l'Occident est
en train de les coloniser et de les humilier, les poussant au désespoir
et au suicide. Les Occidentaux doivent aussi supprimer leurs bases militaires
dans le monde arabo-musulman et changer foncièrement la structure
des Nations Unies pour la rendre plus démocratique, plus juste
et moins mafieuse.
Deux stratégies s'affrontent aujourd'hui dans les relations internationales:
la stratégie romaine et américaine qui dit: "Si tu
veux la paix, prépare la guerre". Et l'autre stratégie
qui dit: "Si tu veux la paix, prépare la justice".
Cette stratégie de la justice est énoncée dans
le texte du prophète Isaïe: "La paix sera le fruit
de la justice" (32:17). J'estime que sans justice il ne peut y
avoir de paix. Celui qui sème l'injustice récolte la barbarie.
Ceci est valable au Proche-Orient comme partout ailleurs.
Certains pensent que la justice consiste à juger les criminels
de guerre ou les auteurs des attentats. Ceci à mon avis ne sert
qu'à amuser le public, à donner bonne conscience aux vainqueurs
et à leur éviter un examen de conscience. Cette politique
est néfaste pour la société et la morale parce
qu'elle donne l'impression que seul le fort a raison. D'où la
course aux armements. De ce fait, je préfère les commissions
de conciliations comme en Afrique du Sud au tribunal pénal international.
La justice ne consiste pas à juger quelques marionnettes. Si
vous avez attrapé la malaria, cela ne sert à rien de courir
derrière le moustique qui vous a piqué; il faut plutôt
savoir d'où il vient, pourquoi il existe des marais et comment
on peut les assainir. Et à mon avis, la politique occidentale,
notamment celle des États-Unis, est largement responsable du
malaise politique que nous vivons tous. Ben Laden n'est qu'un pseudonyme.
Son vrai nom c'est la misère et l'injustice. Tant que nous n'avons
pas mis la main sur la misère et l'injustice dans le monde, nous
continuerons à vivre dans la hantise des mauvaises surprises
comme celles du 11 septembre, et probablement avec des conséquences
encore plus dramatiques. Pensez à un attentat contre une centrale
atomique. Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende:
le 11 septembre doit nous inciter tous à nous repentir et non
pas à nous venger en nous trompant de cible parce que le vrai
coupable du 11 septembre est caché dans chacun de nous et non
pas dans les montagnes de l'Afghanistan comme le prétendent M.
Bush et consorts.
23. Dezember 2001
Leserbrief
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