Colonialisme

La pacification continue ...

Aux début des années 30, Robert-Jean Longuet, l'arrière-petit-fils de Karl Marx, était rédacteur-en-chef de Maghreb (Les Documents Marcaines), un petit mensuel dans la rédaction duquel figurait même une personnalité comme Ortega y Gasset. Sous les yeux d'une censure vigilante, Maghreb paraissait pendant quelques années à Paris en langue Française, mais était destiné aux Marocains et leur lutte contre une politique de 'déculturation' de tout un pays fièr d'une tradition culturelle et réligieuse millénaires.
Voici un extrait du numéro 10, d'avril 1933, sur le bonheur et le progrès qu'un colonialisme aveugle entendait imposer par la force.

Les opérations militaires qui n'ont jamais cessé de se dérouler au Maroc depuis 1907, ont été ralenties quelque peu en hiver pour reprendre leur rythme habituel aussitôt le printemps venu. Cette saison est en effet, propice aux mouvements des troupes vers les montagnes à l'accès difficile et dangereux et qui abritent le dernier restant des « tribus insoumises ». Le Sud-marocain voit reparaître, en même temps que le soleil régénérateur, le canon destructeur.

L'objectif principal de la campagne printanière est le fameux djebel Sagho réputé imprenable. Les régions qui l'avoisinent s'étendent sur plus de 150 kilomètres de longueur et 100 de largeur et leur sommet dépasse 3.500 mètres. Cette région abrite dans son sein des guerriers dont le nombre est impossible à chiffrer mais dont le courage et la ténacité sont reconnus par leurs propres adversaires. Ils sont secondés dans leur rude tâche par de nombreux déserteurs de la Légion étrangère dont on devine les motifs qui les ont poussés à passer de l'autre côté des tranchées.

Le djebel Sagho fut cerné au début de Mars par les « troupes de pacification », secondées par de nombreux avions, tanks, mitrailleuses et canons en tête. L'expédition s'est déroulée vers la tombée de la nuit après de longs préparatifs jugés alors suffisants par le haut commandement pour mener l'opération aux fins désirées. La perspicacité du haut commandement militaire des troupes marocaines a méconnu les forces des adversaires en précipitant une offensive mal préparée : le Ministère de la Guerre, dans un communiqué du 9 mars, donne le résultat de l'engagement du djebel Sagho: « Les opérations de pacification (c'est moi qui souligne) dans le djebel Sagho ont été relativement faciles dans la partie ouest, plus difficiles dans la partie est. Nos forces supplétives ont éprouvé une vive résistance au cours de laquelle nous avons eu à déplorer la perte de six officiers et de douze sous-officiers. Ces pertes se répartissent comme suit et ne s'ajoutent point à celles déjà communiquées. Ainsi le communiqué publié le 28 février avait signalé que trois officiers et deux sous-officiers d'encadrement des forces supplétives avaient été tués et le communiqué du 3 mars avait annoncé que trois officiers et quatre sous-officiers étaient tombés au champ d'honneur. Quant aux pertes en hommes qui portent presque exclusivement sur des partisans et des éléments supplétifs, elles ne dépassent pas 150 tués ou blessés. La situation depuis le 28 février est très bonne ».

Le même communiqué officiel chiffre la perte en hommes à 150. Il est certain que le chiffre réel est bien supérieur à 150. Qui croirait que dans une expédition comme celle qui vient de se dérouler à 300 kilomètres de Marrakech et qui a été préparée pendant de longs mois, et vers laquelle on a concentré le plus gros des « troupes de pacification », ceux qui ont pris l'offensive de l'attaque n'ont eu à déplorer que la perte de 150 hommes? Ils portent exclusivement sur des partisans dit le communiqué du Ministère de la Guerre. Les partisans, se sont des Marocains soumis par la force des baïonnettes et qui, le même engin braqué derrière les oreilles, doivent tirer sur leurs frères. On leur a promis, en échange de leur soumission, la paix et la prospérité ; c'est la guerre contre leurs propres coreligionnaires et concitoyens qu'on leur fait faire une fois leur soumission acquise.

Pendant que se déroule cette guerre sanglante, le communiqué officiel après avoir annoncé que les opérations ont été difficiles et donné le nombre des pertes en hommes, termine en disant « la situation depuis le 28 février est très bonne ». Que veut-il dire par là? Est-ce que les pertes qu'on escomptait dans cette expédition aventureuse étaient au dessous des pertes réelles subies par l'armée offensive, ou bien celle-ci venait-elle d'échapper à un véritable désastre ? Ou bien encore la vie des officiers Français et celle des partisans Marocains présentent-elles si peu d'importance pour qu'on ne s'émeuve pas outre mesure de leur disparition ?



Le djebel Sagho sera « pacifié » cette année ou en 1935. La guerre n'en continuera pas moins à faire rage dans le Sud-marocain.

Le Grand-Atlas, forteresse de nos ancêtres, dernier refuge de ces vaillants guerriers, cédera bientôt sous le poids écrasant des engins perfectionnés que la civilisation occidentale nous apporta. La question est de l'ordre intérieur, elle regarde la France et la France seule. Ni Genève, ni la Haye n'ont le droit de s'en mêler. La guerre entre nations est mise hors la loi ; la guerre coloniale n'en est pas une, elle est voulue et tolérée par les puissances impérialistes. Mais elle est continuelle et ses pertes, si on voulait les chiffrer depuis le jour où elle a commencé, se monteraient à plusieurs millions d'hommes, de femmes et d'enfants.

M. le Président Herriot se demandait dans un article paru dans le journal « Marianne » du 8 mars, si on avait le droit défaire le bonheur d'un peuple malgré lui. Nous posons la question avec précision : La France a-t-elle le droit de faire le bonheur — selon sa conception à elle — du peuple Marocain malgré ce peuple ?

Le bonheur pour l'occident, ce sont les progrès réalisés dans les sciences techniques, ce sont les moyens perfectionnés de combat, ce sont les tanks, les gaz, les avions, la T. S. F., ce sont encore l'automobile, les tracteurs ... C'est, en un mot : la civilisation occidentale.

Le bonheur dans la conception orientale, c'est tout d'abord la morale traditionnelle qui pousse vers la sagesse et la paix entre les hommes, ce sont les spéculations philosophiques, artistisques et littéraires, c'est aussi l'avancement des sciences aux fins d'améliorer le bien être des hommes et non point pour les détruire, les progrès dans la médecine, dans les sciences physiques et naturelles ... C'est la civilisation tout court.

Le bonheur qu'on veut nous apporter, n'est qu'en somme que le bonheur rouge ; les villages et les agglomérations rurales sont dévastés, des tribus entières sont ruinées et les milliers de familles qui les composent, affolés par la force aérienne et la force terrestre, sont ruinés et acculés à la misère. Mis hors de combats, « les dissidents » sont jugulés dans leur liberté et contraints de vivre dans un espace limité où ils sont livrés au despotisme d'un chef étranger.

Dans les villes, le bonheur nouveau se traduit par une oppression aveugle touchant les personnes et les biens. La civilisation qu'on a prétendu apporter au peuple réputé inférieur, n'allez pas la chercher dans les progrès intellectuels des colonisés, vous la trouverez plutôt dans la matière importée par les colonisateurs : routes, ponts, bâtiments administratifs, constructions modernes, tout cela pour faciliter le bien être des Européens uniquement. Les colonisés n'en profitent que d'une manière indirecte. Ils en profiteront de moins en moins à mesure que la guerre continue à faire rage dans l'Atlas à coups de canon, et dans les villes et les campagnes à coups de triques. « Français, donc humain, écrivait M. Herriot dans l'article précité, je songe à ces enfants du Japon et de Chine, qui souffrent entre neige et glace, et que les obus, modèle 1933, vont vider de leurs entrailles parce que leur deux pays n'ont pas la même conception du bonheur ».

Songez aussi, ô grand Français, à ces enfants de France et du Maroc qui souffrent sur les montagnes de l'Atlas parce qu'ils n'ont pas la même conception du bonheur !

KADDOUR.

17. April 2002

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