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Son Excellence John Ralston Saul
Démocratie et état nation, technologie et mondialisation
(première partie)
Symposium international sur la diversité culturelle,
Paris, le jeudi 9 mars 2000.
Je vais essayer de réagir à ce qui s'est dit durant ce
long et intéressant colloque. Il me semble
que le vieux débat sur la forme et le contenu est plus que jamais
d'actualité: quelle est la forme, quel est le contenu? Lequel
peut avoir un effet sur l'autre? Et dans quelle mesure? Je crois qu'il
y a un problème de prédominance en ce moment. Certaines
personnes qui sont dans la salle y compris moi-même
sommes partiellement coupables de notre abandon à la forme, et
de la mise de côté du contenu.
Je commencerai par une phrase que j'ai entendue de l'un des derniers
intervenants : il a dit qu'il fallait penser globalement, et agir globalement.
C'est une belle idée, je ne suis pas contre, mais il y a là
un problème fondamental : on a annoncé, il y a quelques
années, la victoire de la démocratie, de la démocratie
en Occident. À ce que je sache, la structure de la démocratie
repose entièrement sur l'État nation, la démocratie
n'existe pas en dehors de l'État nation.
Il y a bien des accords entre gouvernements en dehors des États
nations mais jusqu'ici la démocratie a été une
victoire à l'échelle nationale. Dans de nombreux pays,
plus particulièrement en Europe, vous êtes en plein milieu
d'un problème, que l'on appelle quelquefois « le déficit
démocratique »; vous avez concentré vos efforts
de construction européenne sur l'économie, et la démocratie
traîne derrière; vous essayez maintenant de rattraper ce
retard. Ce sera difficile parce que la démocratie n'évolue
pas du jour au lendemain du national au supranational et cela pour une
raison très simple : la démocratie est construite à
partir de la concertation entre les citoyens sur un projet de société.
Elle ne se construit certainement pas uniquement au moyen des contacts
virtuels rendus possibles par la technologie.
Nous savons tous que la démocratie se fait entre des gens qui
se trouvent face à face dans des salles, et qui s'ennuient à
mourir, pendant des heures et des années, à essayer de
trouver des solutions. Ce n'est sûrement pas en appuyant sur un
bouton que l'on fait la démocratie. Aujourd'hui, en Occident,
il y a une véritable crise, parce que la technologie et la mondialisation
ne tiennent pas compte du fait que la démocratie est un phénomène
national. On n'a rien fait pour faire grandir cette victoire de la démocratie,
c'est l'une des grandes faillites de notre civilisation occidentale
depuis quelques décennies. Alors, il est vraiment bizarre que
l'on annonce cette victoire tout en disant que, malheureusement, les
nations n'ont plus de pouvoir. Pour la démocratie ce n'était
pas la peine de gagner, si les nations n'ont plus de pouvoir; il s'agit
là d'une véritable défaite. Je ne suis absolument
pas d'accord avec cette logique que j'entends tout le temps: les nations
n'ont plus de pouvoir, la démocratie a gagné.
Si la nation n'a plus de pouvoir, c'est la faute de la mondialisation
et de la technologie qu'il nous faut surveiller car on ne sait pas où
elles vont nous conduire. Elles sont comme la main invisible d'un Dieu
moderne. En effet, on a apparemment repris les arguments des XIIIe et
XIVe siècles pour prétendre qu'il y a un Dieu invisible
qui descend vers nous, qui fait des choses inéluctables, qui
décide pour nous de ce que nous devons faire.
Je suis favorable à la mondialisation, mais elle peut exister
sous tellement de formes : les États nations, les démocraties,
doivent choisir quel type de mondialisation ils ont envie de mettre
en place, et non pas accepter l'idée de l'inévitable.
Par ailleurs, la technologie est là pour nous servir, et non
le contraire. Notre histoire prouve bien que c'est la civilisation qui
domine la technologie, que nous faisons des choix : on a décidé
de lâcher deux bombes atomiques, on n'en a pas lâché
trois; on a décidé d'utiliser le gaz pendant la Première
Guerre mondiale, on ne l'a presque pas utilisé depuis sur les
champs de bataille. Dans l'Ouest en général, on fait des
choix face à la technologie; on peut commettre des erreurs, mais
on peut choisir. Les démocraties et ce que j'appellerais le nationalisme
positif sont parfaitement capables d'établir des règles
pour utiliser les technologies et la mondialisation comme ils le veulent,
c'est une simple question de volonté politique.
En ce qui concerne le débat autour du cinéma, je suis
d'accord avec ceux qui disent que l'arrivée des Américains
au sein des nations amène une politique impérialiste.
Je ne suis pas contre les Américains. En dépit du fait
que je suis théoriquement un Canadien anglophone, il y a des
jours où je pense que je suis également un Canadien francophone.
Quand on parle de l'exportation de films et de la culture américaine,
il s'agit bien d'une politique d'Empire, courante dans notre histoire.
Il nous revient donc d'avoir la volonté de faire quelque chose
face à cette réalité: nous qui venons d'un pays
un peu plus petit, nous sommes obligés de réagir de manière
intelligente. Nous pouvons au moins avoir recours aux lois pour agir
dans ce domaine.
À propos des technologies, il me semble que du fait que l'on
puisse les contrôler, les maîtriser, elles sont beaucoup
moins importantes qu'on ne le pense. Nous avons vingt-cinq ans de confusion
technologique de communication derrière nous, et au moins cinquante
ans de ce chaos nous attendent encore; en revanche, dans ce domaine,
la confusion est un avantage pour le citoyen, et la démocratie
est un système fait pour exploiter la confusion.
LA TÉLÉVISION
Prenons un système de communication très simple, la télévision,
qui est parmi nous depuis moins d'un demi-siècle. La télévision
telle que comprise dans les années 60-70 n'existe plus. Des millions
et des millions de Français s'asseyaient le vendredi soir pour
regarder Bernard Pivot. Aujourd'hui, vous mettez Bernard Pivot, et seulement
quelques milliers de Français le regardent. Et c'est la même
chose aux États-Unis ou au Canada. La télévision
est morte : avec l'augmentation du nombre de postes et du nombre de
chaînes, elle est devenue autre chose. La possibilité de
gagner des millions grâce à la publicité nationale
est en train de disparaître, du seul fait qu'il est possible de
regarder de chez soi un nombre important de chaînes : vous ne
pouvez pas vendre BMW sur une chaîne en donnant des millions de
dollars pour une réclame publicitaire s'il existe plus de deux
cents chaînes. Telle que nous la connaissons, la télévision
est en train de disparaître. Elle va s'installer sur Internet.
Le vrai pouvoir du secteur privé est fini, car on n'est plus
capable de faire une fortune grâce au contrôle absolu d'un
territoire national donné.
En fait, si on devait choisir un moment opportun pour investir dans
la télévision publique, ce serait maintenant. J'entends
le cliché du jour : c'est fini, la télévision publique!
Mais pas du tout; la télévision publique arrive dans une
troisième période où elle est la seule grande télévision
possible, ce qui représente un développement très
important pour les démocraties, pour les débats.
Je crois qu'il y a aussi un autre problème : notre obsession
pour les technologies est une obsession d'élite. Quelqu'un a
parlé de technophobie; je crois que cela arrive à un tel
point que c'est une espèce de mariage entre mythomanie et nymphomanie,
et que l'on devient des « technomanes ». Tout argument doit
passer par la technologie, on est excité en permanence, on est
obsédé par l'opération technologique, troublé
par des ordres révolutionnaires et perpétuels en technologie,
et cela est merveilleusement fou. Il n'y a pas de forme, pas de limite
structurelle; on peut s'y perdre, on peut oublier, on peut finir dans
la numérologie. C'est quasi égyptien comme idée,
une idée qui daterait de 2000 ans, déconnectée
de la réalité de la vie de millions de citoyens qui ne
sont pas là, qui sont ailleurs, dans leur propre logique et qui
sont furieux parce qu'ils sentent que nous ne sommes pas là non
plus, et qu'il n'y a plus personne.
Autre commentaire: le mot civilisation implique la conscience de soi.
Harold Innis a dit que les civilisations pouvaient survivre, à
condition qu'elles soient conscientes de leurs propres limitations.
Le problème central touchant ces arguments sur la technologie,
c'est qu'on en parle comme si on parlait de l'avenir, alors qu'on parle
d'aujourd'hui, car on ne sait pas ce qui va arriver. Et parler d'aujourd'hui
pour l'élite d'une civilisation très sophistiquée,
c'est presque tomber dans une forme accélérée d'Alzheimer.
Dans une période où la forme est floue et révolutionnaire
comme elle l'est aujourd'hui, la seule manière de survivre est
d'être obsédé par le contenu et de forcer les bribes
de forme qui sont autour de nous à travailler pour nous; c'est
le seul moyen de se sortir d'une situation comme celle-ci.
(sera continué)
25. April 2001
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